En 1919, le film allemand Anders als die Andern, Différent des autres en français, sort au cinéma. Il est reconnu comme étant le premier film avec des personnages ouvertement gay. Si c’est déjà très courageux pour l’époque, ce n’est que le début du scandale, car le film va au-delà de la simple représentation : il est ouvertement engagé en faveur des droits LGBTQIA+. Différent des autres critique l’homophobie, et est fermement en opposition avec le paragraphe 175 du code pénal allemand.
Ce paragraphe condamne les relations sexuelles entre hommes. Il a été établi en 1871, et les hommes reconnus coupables pouvaient encourir de la prison. En 1935, le régime nazi durcit considérablement le paragraphe 175, facilitant les arrestations massives d’hommes homosexuels. Certains sont ensuite déportés dans les camps de concentration, où beaucoup portent le triangle rose. Il n’est complètement abrogé qu’en 1994.
La genèse et la réception de Différent des autres, le premier film gay de l’Histoire
Le film fait partie d’un genre de films apparus juste après la guerre, les Aufklärungsfilme, des films d’éducation et de sensibilisation sur la sexualité. Ces films ont été lancés et popularisés notamment par Richard Oswald, et pouvaient avoir comme sujet l’avortement, la prostitution ou encore les maladies sexuellement transmissibles. C’est aussi Richard Oswald qui est le réalisateur, producteur et coscénariste de Différent des autres. Il a coscénarisé ce film avec le docteur et sexologue Magnus Hirschfeld.

Ce long métrage raconte l’histoire d’un violoniste reconnu, Paul Koerner, joué par Conrad Veidt, et de sa relation amoureuse naissante avec son élève, Kurt Sivers. Le violoniste se rend chez le sexologue pour avoir des conseils. Si ce dernier le rassure sur sa sexualité, une ancienne connaissance de Koerner le reconnait au bras de Sivers, et le fait chanter : s’il ne lui donne pas de l’argent, son homosexualité et sa relation amoureuse avec son élève seront révélés à la police.
Sorti en 1919, le film a suscité de nombreuses réactions, et si certaines étaient positives, d’autres furent beaucoup plus virulentes. De nombreuses projections sont perturbées, avec des émeutes ou des huées, ou encore avec la distribution de tracts homophobes. Le film est censuré l’année d’après, sous prétexte de mettre en danger la sécurité publique et de corrompre la jeunesse.
L’implication de Magnus Hirschfeld, figure militante historique
Le Dr Magnus Hirschfeld a participé à l’écriture de Différent des autres, mais aussi à d’autres films à caractère éducatif de Richard Oswald. Dans Différents des autres, il joue son propre rôle de sexologue.

Magnus Hirschfeld est un sexologue et activiste en faveur des droits LGBTQIA+, il revendique que l’homosexualité n’est ni un crime, ni une maladie. Il est le fondateur du Comité scientifique humanitaire (WhK Wissenschaftlich-humanitäre Komitee) en 1897, première organisation ayant comme but la défense des droits des homosexuels et la dépénalisation de l’homosexualité. L’un des objectifs du comité est l’abolition du paragraphe 175 du code pénal allemand, notamment avec l’argument que celui-ci favorise le chantage.
Il crée aussi en 1918 la fondation Magnus Hirschfeld, avec laquelle il fonde L’institut de sexologie (Institut für Sexualwissenschaft), en 1919, le premier institut au monde à se consacrer à l’étude des sexualités humaines. Cet institut effectue la première opération connue de changement de sexe.Il est surnommé ironiquement par la presse allemande le “Einstein du sexe”, et finit par s’exiler d’Allemagne en 1930, ne se sentant plus en sécurité.
À travers son rôle de sexologue dans le film, il défend le héros, avec un discours très engagé : “L’amour pour une personne du même sexe n’est pas moins pur ou noble que pour une personne du sexe opposé. Cette orientation se retrouve à tous les niveaux de la société et chez des personnes respectées. Seule l’ignorance ou l’intolérance amène à condamner ceux qui se sentent différents des autres”. Ses interventions dans le film permettent, avant de servir l’intrigue, de faire passer son message.
L’arrivée des nazis au pouvoir : le film gay Différent des autres victime des autodafés
Les copies du film complet ont été détruites lors de l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933, notamment au travers d’un autodafé : celui de la bibliothèque de l’institut de sexologie de Magnus Hirschfeld. Aujourd’hui, la version originale et complète est introuvable.

Heureusement, des parties du film avaient été utilisées dans un documentaire de Magnus Hirschfeld, en 1927. Ce documentaire, Les lois de l’amour (Gesetze der Liebe), contenait entre 40 et 50 minutes du film Différent des autres. Le documentaire a lui aussi été interdit et détruit, mais des copies exportées en Union Soviétique ont subsisté.
La redécouverte de Différent des autres, 38 ans plus tard
38 ans après la destruction de l’Institut de la sexologie, Il est à nouveau projeté, en 1971, à Vienne, lors d’une rétrospective Richard Oswald. L’Autriche étant neutre pendant la guerre froide, elle a pu avoir accès aux archives des films soviétiques (Gosfilmofond). Cependant, la version obtenue était un segment du documentaire Les lois de l’amour, qui n’a pas été remanié et qui ne ressemblait donc que très peu au film de 1919.
Par la suite, dans les années 70 et 80, des images du film sont apparues dans différents festivals ou expositions. En 1999, sous la demande de la chaîne franco-allemande ARTE, le Filmmuseum Munich entreprend de faire une première reconstruction du film, utilisant toutes les archives à leur disposition en essayant de rester fidèle au film. Une nouvelle version apparaît en 2004 pour une sortie commerciale, et est finalement restaurée en 2019. Cette version restaurée est disponible sur la bibliothèque en ligne « internet archive ».
Plus de 100 ans de militantisme queer
Plus d’un siècle après sa sortie, le film gay Différent des autres rappelle que les luttes LGBTQIA+ ne commencent pas avec Stonewall, comme le montre notre chronologie des dates clés de l’histoire LGBT+. Avant les grands mouvements de libération des années 1960, des militants, des scientifiques et des artistes avaient déjà dénoncé les discriminations et imaginé un monde plus égalitaire. La survie miraculeuse de ce film, témoigne de la persistance des voix queer que l’Histoire a tenté d’effacer.




