Le cinéma ne se contente pas de reproduire la réalité, il la construit et l’alimente. Celui-ci a pu être remis en question grâce à l’émergence des théories féministes et queers, donnant naissance à de nouveaux modes de regard.
Pour mieux comprendre la portée du queer gaze, il est nécessaire de l’entendre avec d’autres notions qui ont permis son émergence, notamment le male gaze et le female gaze, le regard oppositionnel et même, dans sa prolongation, le trans gaze. Le queer gaze dépasse alors la question de la représentation en devenant un regard particulier sur la manière de filmer et de voir les films. Le cinéma devient donc un espace d’émancipation politique et de liberté.
Les origines : le male gaze
Le male gaze est une théorie de Laura Mulvey en 1975 dans son essai “Visual Pleasure and Narrative Cinema”, disponible en français dans la revue Débordement. Il peut se traduire par “regard masculin” en français. Selon la théoricienne Laura Mulvey, le cinéma hollywoodien et, plus largement, le cinéma classique imposent une perspective masculine, blanche et hétérosexuelle par défaut. Cette perspective prend appui sur plusieurs regards : la caméra qui filme, le personnage principal masculin qui regarde les femmes et le.a spectateur.ice qui est forcé.e de regarder.
Ainsi, le film expose alors les femmes à travers les yeux d’un homme désirant. Le personnage féminin est alors réduit à un objet passif présent pour être contemplé, sexualisé et qui offre un moment de contemplation érotique. En ce sens, à l’image, les femmes ne sont pas représentées comme des personnes entières mais sont coupées et réduites à des morceaux de corps sexualisés. Elles sont déshumanisées et réduites à une fonction esthétique ou sexuelle.
Une théorie développée : le female gaze
Iris Brey reprend cette théorie en développant une théorie sur le female gaze dans son essai Le Regard féminin, une révolution à l’écran en 2020. Cette théorie s’appuie alors du côté de l’intériorité du personnage, le.a spectateur.ice ressent les émotions des personnages plutôt qu’être seulement un regard voyeur posé sur ces derniers. Le female gaze est un regard horizontal, sans distance entre les spectateurs et les personnages. Les acteur.ices sont des sujets vivants et non plus un objet de contemplation qui les fige dans une condition déshumanisante, alimentant le sensationnel et le désir.
Un exemple de female gaze dans Des preuves d’amours :
On peut prendre la scène de la gifle du personnage principal à un homme. La dynamique habituelle de la validation de l’homme est renversée par l’action du personnage principal qui gifle l’homme. La scène est présentée comme une réponse à une phrase déplacée de l’homme. L’homme est alors au second plan et n’est pas vu comme un obstacle principal, reléguant le couple au second plan. C’est bien le couple de femmes qui est mis en avant et non le questionnement de l’homme.
Une théorie résistante : les regards oppositionnels
L’essai Regards oppositionnels de bell hooks pense la notion de regard comme un geste de résistance qui s’ancre dans l’expérience coloniale. bell hooks montre l’angle mort et l’impensé des spectatrices noires. Elles ne peuvent pas s’identifier à la “star cinématographique” blanche, car elles sont représentées en caricature raciste. Elle critique l’inversalisme du cinéma blanc qui oublie les questions de race dans la réception, leur sujet et leur objet. Ainsi, elle pense une distanciation pour prendre du recul et critiquer la structure de pouvoir ; cela permet de rester hors du film pour l’analyser. Il se veut vigilant quant au regard proposé dans le cinéma.
Un exemple de regard oppositionnel dans The Watermelon woman :
The Watermelon Woman est un film fictionnel-documentaire, il retrace l’enquête documentaire de la réalisatrice sur la femme nommée Watermelon Woman. Dans ce film, Cheryl, le personnage principal et la réalisatrice du film, refuse de devenir objet du film. En ce sens, le personnage, en tant que sujet, devient actif et parle directement à la caméra, regardant le.a spectateur.ice dans les yeux. Elle s’approprie le droit de raconter sa propre histoire. Enfin, le film utilise le point de vue de Cheryl pour critiquer l’exotisation des corps noirs par les personnes blanches.
Le queer gaze : un regard depuis les marges
Définition et caractéristiques du queer gaze
Le queer gaze est une notion qui fait appel aux théories queers, née aux États-Unis avec les théories sur le gaze au cinéma (notamment le male et female gaze). Le queer gaze s’appuie en principe sur la déstabilisation. C’est-à-dire que la manière de filmer montre le genre et la sexualité comme des constructions artificielles. Il brouille les frontières du “masculin” et du “féminin” et il brouille les frontières sur les sexualités. Le regard queer expose l’artificialité et la performance de ce qui est vu comme normal.
Esthétique et politique du queer gaze : camp, radicalité et représentations
Le queer gaze, par principe, doit s’éloigner de la culture dominante. Molly Moss, une journaliste anglaise, écrit dans son article Thoughts on a queer gaze : “Un queer gaze authentique ne rentre dans aucun cadre, il embrasse et normalise ce que la société perçoit comme étant le bizarre, l’inclassable et le difficile. Cela place le queer gaze à l’écart des normes rigides du cinéma LGBT.”
Son esthétique peut se rapprocher du Camp, que l’on peut comprendre dans l’essai Notes on Camp par Susan Sontag, une esthétique et une forme d’expression prônant l’exagération, la provocation, la parodie et l’ironie. Une sensibilité propre à une culture queer qui est à mettre en lien avec une politisation radicale presque anti-normative. Le regard queer est nécessairement politique, féministe, anti-raciste et politiquement radical.
Enfin, et surtout, le queer gaze est à penser avec des personnes queers. Il est nécessaire, pour faire émerger un regard queer, de penser le film avec des personnes concernées.
Un exemple de queer gaze : Les reines du drame
Le film d’Alexis Langlois se prête parfaitement à une esthétique camp queer. C’est-à-dire qu’il est très coloré, voire saturé, et qu’il montre une théâtralité assumée, etc. Il est, par ailleurs, écrit et réalisé par une personne queer, Alexis Langlois, à pour acteur.ices des personnes queers telles que Bilal Hassani ou Gio Ventura et est à destination de personnes queers. Il s’affranchit du regard extérieur dominant en garantissant une direction queer de l’intérieur.
Le film célèbre des corps pluriels, fluides, hors des normes, des esthétiques multiples sans en faire un sujet. Il offre aux personnes le droit d’être complexes et nuancés au-delà de leur sexualité.
Et le.a spectateur.ice dans tout cela ?
Plus encore, le queer gaze peut être pris comme une analyse du.a spectateur.ice sur le film qu’il regarde. De cette manière, le queer gaze peut être posé sur tous les films du passé, même s’ils ne sont pas queer. Ainsi, il est pensé comme une position du.a spectateur.ice. Le queer gaze est un regard qui sort de la passivité et qui devient actif. À l’instar du regard oppositionnel, le regard queer doit créer une résistance face au regard dominant qui a effacé les vécus queers.
Dans le film The Watermelon Woman, Cheryl montre une résistance et une recherche de l’identité de la femme noire non créditée dans le générique. En menant son enquête, Cheryl Dunye fait face à des obstacles qui l’empêchent de retracer la vie de son sujet. Elle résiste à ce manque d’archives des femmes queers noires, en créant elle-même des archives là où il y a un manque. Par exemple, elle incorpore une histoire d’amour fictive entre Fae Richards (l’identité réelle de The Watermelon Woman) et une réalisatrice blanche. Elle brouille “la réalité” et le regard dominant en exposant des archives réelles et des archives fictionnelles. Ce geste devient concrètement un geste queer car il s’approprie le discours dominant (et ce qu’il a voulu garder) tout en donnant des représentations.
En définitive, la citation de l’article de Jonas Fontaine affirme le queer gaze comme un geste politique réapproprié : “Affirmer que l’acte de poser un regard queer et déconstruit sur la norme, c’est déjà une forme de queer gaze. Parce qu’en se réappropriant des images qui ne sont, à l’origine, pas les nôtres ; en inventant, en imaginant, en se racontant des histoires, on se construit notre propre Histoire.”
Le trans gaze : une extension du queer gaze
Enfin, le queer gaze peut faire écho au trans gaze. Le trans gaze est un regard à mettre en lien avec le cis gaze (un regard qui représentent des personnes trans de manière objetifiante notamment sur les corps et les réduisant à ce dernier.)
Il consiste à s’opposer au cisgaze et au regard dominant dont les personnes trans font l’objet mélangeant voyeurisme, dégoût et/ou pitié de leurs corps. C’est un regard fait par et pour les personnes concernées qui représentent l’expérience trans (dans son intériorité et subjectivité, qui montre toute sa complexité, qui refuse la justification et l’éducation), et enfin qui montre (non pas de manière systématique) un corps trans non fétichisé ni centré sur la médicalisation.
Pour illustrer ce regard, la série Sense8 créée par les sœurs Wachowskis.
Le queer gaze au cinéma est un outil d’émancipation qui décentre le regard dominant hétéronormatif, blanc et patriarcal. Il dépasse la simple représentation et transforme notre regard sur les images et le cinéma. Il permet d’embrasser nos complexités et diversités humaines au-delà des normes établies. Enfin, il permet également de détourner de plusieurs manières le regard imposé en une multitude de regards propres aux minorités, tels que le trans gaze.




